Le théâtre de Molière tranche nettement sur la production antérieure car il repose sur une poétique neuve et originale, car son théâtre présente une visée nouvelle, faire rire, par des moyens inédits, la peinture des ridicules. Le travers d’un héros, isolé dans son délire d’imagination (maladie imaginaire, avarice, dévotion, snobisme, etc.), cause le trouble au sein d’une famille et devient, convention oblige, un obstacle au mariage des amoureux ; par voie de conséquence, autre nouveauté, le caractère du personnage détermine directement l’intrigue. Ce système, qui suppose des affrontements entre les personnages, implique des moments profondément pathétiques, de sorte que Molière élargit ainsi le domaine de la comédie en annexant des registres qui lui étaient jusque là étrangers. En outre, le poète conçoit la peinture de types moraux au sein d’une société donnée qui a elle-même ses propres travers ; la peinture psychologique se complète ainsi d’une satire des mœurs qui fustige tantôt l’attitude intéressée d’une noblesse ruinée, tantôt le pédantisme des beaux-esprits, tantôt encore le matérialisme borné de certains bourgeois…
Les qualités de l’homme de théâtre jouent également ici un rôle déterminant. Tout d’abord, Molière ne s’enferme jamais dans un didactisme moral statique ; il sait que sa visée l’astreint à se référer au consensus social qui condamne les affectations et consacre l’ordre établi, mais il évite de faire bannière d’un credo moral. Il préfère éclairer un problème de manière contradictoire et exprimer les tensions qu’il suscite, en plaçant un Philinte auprès d’Alceste (Le Misanthrope), et un Sganarelle aux côtés de Dom Juan. Si le sens de certaines pièces demeure pour cette raison en suspens, c’est que le poète invite le spectateur à construire sa vérité ; c’est à cette condition qu’une œuvre demeure plastique et résiste au vieillissement, en permettant des lectures différentes d’une génération à l’autre. Enfin, Molière est un poète dramatique au sens plein du terme, qui élabore sonécriture en fonction d’une pratique des planches : il écrit avec une prodigieuse efficacité, car il sait d’expérience que le dialogue dramatique n’a rien de naturel ni de spontané — même s’il doit le paraître — et que le jeu comique demande variété et dynamisme. De surcroît, il doit beaucoup à la commedia dell’arte, tant pour ce qui est du système des faits, que pour des situations et des lazzi qu’il lui emprunte constamment, ou pour ce qui touche à la stylisation de l’écriture.
No hay comentarios:
Publicar un comentario