Que voit le sociologue quand la société se livre en spectacle ? S’il existe « un fait social total », selon la définition que Marcel Mauss en proposa dans sonEssai sur le don (paru dans L’Année sociologique en 1923), c’est bien le théâtre. Phénomène à dimensions multiples, il permet d’étudier toute la gradation du social au psychique à travers les « paliers en profondeur » que disposa ensuite Georges Gurvitch. La collectivité constitue la puissance qui le fonde, le creuset où il se forge, le réceptacle de ses effets. En tant que forme, tout en cet art prête à l’analyse des rapports entre les individus et des relations entre les groupes : la construction du discours, la structure dialogique, l’agencement des lieux, le commerce des regards, l’inclination au jeu, la grammaire gestuelle, la polysémie des représentations.
Dans leur pratique, la richesse et la variété des codes dramatiques valent, pour l’anthropologue, bien des cérémonies religieuses et des traditions civiles. Ici, comme l’ethnologue sur son terrain, l’observateur fait partie du système observé. Le système symbolique qui régit l’échange entre un ensemble d’acteurs et une assemblée de spectateurs, avec ses conventions (silence, saluts, applaudissements) et ses instruments (estrades, rideaux, lumières), évolue avec les époques et les mœurs. En tant qu’institution, le genre justifie les investigations de la plupart des sciences humaines : la psychologie sociale pour examiner les liens internes à la troupe, la science politique pour étudier les ressorts de la censure ou les motifs de la subvention, l’histoire culturelle pour explorer les métamorphoses de sa présence dans la sphère publique, l’économie pour éclairer les paradoxes de son financement.
La multiplicité de ces pistes explique la difficulté d’enfermer la sociologie du théâtre dans un champ scientifique, bien qu’elle ait fini par s’imposer en tant que telle à l’université. Dans sa contribution aux précédentes éditions de cet ouvrage, Anne-Marie Gourdon notait avec raison que le domaine peut être abordé par deux entrées. D’une part, l’emprise de la société sur le théâtre se révèle dans l’entièreté d’une manifestation scénique aussi bien que dans chacun de ses détails. D’autre part l’influence du théâtre dans la société, si modeste qu’elle paraisse, s’exerce avec insistance depuis les origines de cet art. On préfèrera cependant répartir la matière entre trois grandes aires balisées par différentes méthodologies, suivant que les auteurs opèrent au cœur du champ théâtral, depuis ses pourtours ou sur ses lointains. Chacune de ces approches est elle-même sujette à la vieille distinction du général et du particulier.
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